Ce texte, écrit par Priscilla Khouri, élève de 2nde 3, a été désigné par les secondes 2 et 3, comme le meilleur parmi les 42 soumis à leur jugement. Il est l’aboutissement d’un projet mené dans les deux classes par les professeurs de français. Ce projet s’est déroulé en trois étapes :
En 1919, encore jeune, mon père avait assisté à l’indépendance de l’Afghanistan par les Anglais. Mais même après cette indépendance, il était venu en Angleterre à la recherche d’une nouvelle vie. Moi, Chadiah, d’origine Afghane mais anglaise de naissance, j’étais née après plusieurs années. Dès mon enfance, mon père me décrivait l’Afghanistan, me racontait sa vie là-bas lorsque les Anglais occupaient le pays. Il me parlait des rituels, des traditions musulmanes que je suivais normalement en priant, en organisant toutes les fêtes avec mon père et quelque amis connus. Mais mon père n’aimait jamais la manière dont nous, les Anglais musulmans, fêtions les fêtes, car il pensait que je ne suivais pas exactement la tradition et qu’ un jour j’apprendrai mieux les choses. Un mois avant le début de la fête du Ramadan, mon père m’avait proposé de voyager et de rendre visite à notre famille en Afghanistan. Comme je n’avais jamais connu ma famille ni le pays, j’étais folle de joie et j’ai accepté. C’était le mois de juin, le mois où je finissais mes études et je rentrais en vacances. Samer, mon père, était venu me prévenir de ne rien prendre comme bijoux, jupe ou robe, car cela n’allait plaire à personne. Il m’avait dit de prendre juste une robe noire qu’il m’avait offerte le jour même du voyage. J’ai respecté l’ordre de mon père et j’ai refermé ma valise mais sans comprendre très bien ce qu’il voulait dire. Je n’ai pratiquement rien pris, seulement une photo de ma mère qui est déjà morte, un petit cahier pour écrire mon voyage et la mystérieuse robe noire.
Après un très long trajet par bateau et plusieurs charrettes, j’etais enfin arrivée en Afghanistan. Le voyage était très fatigant. Il faisait très chaud, je me sentais dans un four. C’était comme si notre peau brûlait à cause de la forte chaleur. Je ne trouvais aucun paysage dans ce pays, cela ressemblait à un desert montagneux, plein de rochers de couleur marron. La terre était sèche et chaude comme si elle allait se déchirer par manque de végétation et d’eau. La première impression que j’eus dans ce village fut de tristesse. Cet air sec montrait la difficulté de vie dans cette ambiance. Les chemins étaient montagneux et irréguliers avec trop de montées et de descentes. Quelques minutes avant d’arriver au village, mon père m’avait dit de mettre ma robe noire. Je m’étais rendue compte que c’était la tunique des femmes musulmane, qu’il était obligatoire de mettre. Elle est composée d’un hijab (la robe noire) avec un nigad, une pièce de tissu qui recouvre le visage (burga). Je l’ai mise : c’était comme si quelqu’un m’avait enfermée dans une cage, tout paraissait sombre et triste. Mon visage était couvert. Quand mon père arriva, tout le monde criait de joie et les femmes chantaient. Je ne connaissais personne, mais tout le monde me saluait (les femmes principalement). J’ai observé qu’elles portaient le voile comme moi, donc c’était une habitude. Je n’avais jamais eu la curiosité de demander à mon père comment elles vivaient ici, je pensais qu’elles avait une vie pareille à la mienne. Pourtant je me suis sentie une étrangère parmi elles. Subitement, toutes les femmes se sont mises d’un côté et les hommes de l’autre. Badiah, la soeur de mon père m’aidait beaucoup, m’expliquait tout ce qui se passait en disant que lors d’une fête la séparation des deux sexes est très importante pour que les femmes et les hommes se sentent plus à l’aise. Seules, rassemblées, elles enlèvent leur voile. Par curiosité j’ai demandé à ma tante ce que signifiait cette robe et elle m’expliqua qu’une femme musulmane porte ce modeste habit afin de préserver sa pudeur et lorsqu’elle sort de son habitat, elle devrait se couvrir.
Badiah m’enmena pour faire un tour dans le village pour mieux le connaître. C’était un village pauvre avec plusieurs habitations détruites par les guerres. Puis enfin, lorsque j’étais dans mon coin de chambre chez ma tante, mon père l’appela et tous les deux chuchotèrent. Les mouvements de Badiah était très étranges, quelque chose de mal s’était passé. Elle revint, puis me demanda quel âge j’avais. Cette question me surprit et je lui répondis que j’avais dix-sept ans et que j’avais fini mes études.
Le jour suivant j’aidai ma tante à finir une partie de sa maisonnette, elle la reconstruisait. Les maisons étaient construits avec de la boue, des briques, de la paille et du bois pour les fenêtres et les portes. Le soir, ma tante Badiah était toute triste et m’avait dit de m’asseoir avec mon père. Cela me fit peur et je sentis une angoise. Tout était calme comme si j’étais sourde, ce silence me faisait peur. Il avait commencé à parler mais je ne comprenais pas où il voulait arriver. Toute sévère, ma tante m’avait dit que mon père m’avait vendue pour le père d’Ahmad, mon oncle, parce qu’il avait perdu un pari et que maintenant je suis la femme d’Ahmad. C’était comme si le monde entier était tombé sur moi, j’étais comme une statue, je ne réussissais pas à bouger. A cette heure-ci j’eus envie de tuer mon père, de le frapper, de l’étrangler. Je pleurais de toutes mes forces, j’ai déchiré mon hijab et mon voile. Mon père ma donné une grosse claque en criant contre moi, en me disant que c’était comme ça, que j’allais apprendre tout. Il avait fait tout exprès de me vendre. Après sa sortie, je rangeais mes affaires parce que je devais rejoindre mon mari le plus vite possible avant le Ramadan. Ma tante m’avait offert une autre robe de couleur bleue comme le ciel, un bleu mélancolique, pour rencontrer Ahmad. La première chose à laquelle je pensai quand je vis Ahmand fut de fuir, de retourner en Angleterre, loin de cette terre où les femmes n’ont pas de rôle dans la société. Je voulais retrouver mes amis, je voulais me sentir une femme libre mais tout cela était un rêve.
Deux ans sont passés et je n’ai jamais vu mon père. Après le dernier Ramadan, il avait disparu. Je ne m’inquiétais plus pour lui, ma vie était devenue une misère, frappée plusieurs fois par mon mari. Je sortais seulement pour chercher de la nourriture dans les champs. J’arrachais les ingrédients de cette terre sèche qui pourrissait à chaque minute, la chaleur intense me fatiguait, mais j’étais obligée de travailler chaque jour, je revenais avec moins d’ingrédients à cause du manque d’eau fraîche qui est une des ressources les plus limitées en Afghanistan. Touts les jours, Ahmad me frappait à cause du manque de nourriture. J’étais comme une esclave qui sert seulement pour la nourriture et faire l’amour. Le seul cadeau que Dieu m’avait donné pendant ces deux ans, c’est mon enfant. Une fille, j’étais fière que ce fût une fille, une douce et belle fille avec une très rare beauté. Mais cette beauté se cachera avec le temps, avec la traditon de ma famille et l’Afghanistan. J’eus l’idée de nommer ma fille May, qui veut dire la douceur de l’eau en arabe. May était précieuse et rare comme l’eau de l’Afghanistan. Ahmad était venu pour voir son enfant, lorsqu’il sut que c’était une fille son sourire s’est affaibli, mais quand même il était content. Après la naissance de May, je me sentais mieux, j’organisais des plans pour fuir avec elle à Kaboul, la capitale, pour voir l’ambassade de l’Angleterre et retourner dans mon pays. J’avais essayé de fuir une nuit de pleine lune, mais le frère d’Ahmad m’avait attrapée et le jour suivant je fus punie. Tous les hommes jetaient des pierres sur moi, je pleurais et en même temps je regardais ma fille. Cela s’est passé plus de trois fois. Mais même, mon but était de fuir cet enfer, mais j’ai attendu un bon temps. Pendant ce temps où je traçais mon plan pour fuir, Magib, mon deuxième enfant, est né, un garçon. Il était le deuxième chef de la famille, l’héritier de son père. Ahmad était très content. L’homme en Afghanistan est important pour le futur d’une famille. J’étais contente d’avoir un beau couple.
Vers le printemps de l’année 1954, j’étais avec mes enfants dans un petit bac à sable, à trente mètres de chez moi, avec d’autres mères. Comme Nagid était petit, il restait dans mes bras et May avec ses petites amies. Subitement, un homme était venu me parler. Il avait l’air d’être un Européen. Il voulait me prendre en photo avec mon fils entre mes bras et j’ai accepté. Il s’appelait Nicolas Bouvier, c’était un Suisse qui avait comme but de faire le tour du monde avec sa voiture et sa caméra. Il me passa la photo, elle était très belle. Samit brillait comme le soleil avec ses habits traditionnels : son chapeau de couleur dorée qui illuminait la photo et ses vêtements blancs avec quelque détails noirs. Moi, j’étais en noir, avec un pantalon blanc. Ma bourga avait quelques détails en blanc sur mon dos, en forme de losange. L’ombre de Nicolas brillait sur le côté gauche de mon corps, la forme de sa tête et son bras gauche. A ma droite, il y avait un tronc d’arbre dont les branches étaient coupées, sans feuille. Mais lorsque les personnes se sont regroupées autour de moi et Nagid, au moment où nous prenions la photo, leurs ombres avaient formé la deuxième partie de l’arbre, c’était comme si l’arbre avait des feuilles sur ses branches, c’était comme si les hommes eux mêmes avaient formé un nouvel arbre. J’étais assise par terre avec Nagib entre mes bras. Ce fort soleil qui se concentrait sur nous deux, nos vêtements et l’endroit, montrait vraiment notre tradition et comment est l’Afghanistan. Nicolas m’avait remercié et moi de même puis il quitta le village. De retour chez moi, Badiah m’attendait. Elle était venue pour me donner des nouvelles de mon père. Je sentis que ce n’était pas une bonne nouvelle et mon coeur allait sauter. Avec une voix basse et triste, Badiah m’annonça la mort de mon père. Le silence avait occupé ma place, je ne savais pas quoi dire, comment réagir. C’est vrai que mon père avait commis une injustice, mais quand même je l’aime. C’est lui qui m’a éduquée pendant 17 ans de sa vie, c’est lui qui m’a appris à lire, à marcher. Une seule bonne chose que je pouvais faire, sous prétexte de la mort de mon père, c’était d’aller en Angleterre avec mes enfants et inventer un retour. J’ai raconté la mort de mon père à mon mari et l’idée de visiter l’ Angleterre, mais il n’accepta pas.
Mais deux jours après la nouvelle, je pris mes enfants et j’enfuis. J’ai pris une charrette en direction de Kaboul. Lorsque je suis arrivée là-bas, les Soviétiques étaient installés. Depuis que j’étais arrivée ici, je ne savais plus rien du reste du monde. J’avais tout planifié, un homme m’attendait à Kaboul pour m’aider à quitter l’Afghanistan. C’était un Anglais, venu de l’ambassade anglaise. Je l’avais retrouvé et nous devions passer par la police. Cela était le plus difficile, j’avais peur. Le garde m’arrêta et ne me laissa pas passer la frontière. Il voulait savoir où était mon mari. Je lui dis que je partais pour l’Angleterre, afin de voir mon père. Puis, au même instant où je dialoguais avec le garde, je vis Ahmad qui hurlait. Il m’avait prise par le bras, et l’avait presque arraché. J’ai commencé à pleurer en le suppliant de laisser mes enfants aller voir leur grand-père. Il prit des pierres, les jeta sur moi. J’implorais de l’aide au garde, mais il ne m’aida point, et ajouta que selon la loi afghane, les enfants nés sur le territoire, et fils d’Afghan, étaient sous le règne du père. Je ne pouvais donc rien faire. Ahmad me poussait, me frappait pendant que je criais de toutes mes forces pour voir mes enfants. J’écoutais May qui pleurait et m’appelait. Il prit sa charette, et mes enfants à moi et quitta la ville, me laissant désespérée, courant après la charrette. J’ai vu ma fille avec la photo prise par Nicolas, elle la cachait discrètement sous ses vêtements.
Tout Kaboul écoutait mes cris de tristesse et mes souffrances. Comme ça, j’ai dû quitter l’Afghanistan sans mes enfants. J’ai quitté ce pays, mais à vrai dire, une moitié de moi est toujours là-bas : mes enfants, à qui j’ai donné la vie et le câlin. Un jour, peut-être, j’aurai le courage et le droit d’aller les chercher. Un jour, peut-être...