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LA STRUCTURE DU CONTE

Date de publication : samedi 4 juin 2005.


1. en l’état (manuscrit de Berne) = 9066 vers après le prologue : 65 vers

le texte est divisé en deux parties : la première a pour personnage directeur Perceval [4540] dont le lecteur ne connaîtra le nom qu’au vers 3514 après l’aventure dans le château du Graal. [ce retard dans la nomination permet de contester un titre qui fait de Perceval le héros de ce roman et de Gauvain un comparse sans importance, ce que contredit la composition]

[la traduction de J.P. Foucher et André Ortais utilise un autre manuscrit, mais la porportion est à peu près identique : 92 p. pour Perceval, 94 pour Gauvain]

La 2e a pour personnage directeur Gauvain [4744] Entre les deux volets s’intercale la rencontre des deux personnages à la cour “volante” d’Arthur. [200 vers qui font pivot]

Cette disposition invite à lire le texte en miroir : la 1ere et la 2e partie s’interprétant l’une par l’autre [le prologue aussi fonctionnait sur un système d’oppositions : Alexandre / Philippe - main droite / main gauche - générosité / charité ]

Le récit des aventures de Perceval est intercalé deux fois par l’évocation de la cour d’Arthur : a. vers 2649-2849 = les deux prisonniers du combat pour Beaurepaire s’y rendent. b. le chevalier orgueilleuxs’y rend qui va faire lien avec les retrouvailles Perceval - cour d’Arthur. Le récit des aventures de Gauvain est lui aussi intercalé deux fois : une sur Perceval [6140 - 6434], une sur la cour d’Arthur [9021 -9066] Certains critiques parlent d’alternance en raison de quelques vers, ceux qui introduisent les aventures de Gauvain : “ Et mes sire Gauvains s’en va. / Des aventures qu’il trova / M’orroiz conter molt longuement” (vers 4743-45, Ms de Berne) ou dans le Ms Guiot “ et mes sire Gauvains s’en va. / Des avantures qu’il trova / m’orrez vos parler maintenant.” Ceux qui réintroduisent Perceval : “De mon seignor Gauvain se taist / Atant li contes dou Graal, / Si commence de Perceval.” (vers 6140-43) et qui ferment l’épisode : “ De Perceval plus longuement / Ne parole li contes ci, / Ainçois avroiz assez oï / de mon seignor Gauvain parler / que riens m’oiez de lui conter.” (vers 6434- 38)

Dans le 1. les deux “creusements” sont ceux d’une chevalerie en manque : la cour n’est plus vraiment la cour, il y manque quelque chose qu’Arthur nomme Perceval, c’est à dire une autre dimension que celle de la prouesse (Arthur est toujours dolent, il s’enquiert constamment de Perceval, il se plaint de Keu) et dans le 2. les deux creusements sont d’ordre religieux = a. 3e “naissance” Perceval, retour à l’Eglise, b. les lamentations des pauvres sur l’absence de Gauvain

[on pourrait même se demander si la logique ne voudrait pas que Gauvain et Perceval se retrouvent dans cette fin non écrite]

Si, à première vue, cette bipartition donne une impression d’incohérence [au point que certains critiques y ont vu deux romans, artificiellement réunis], une lecture plus attentive fait percevoir un jeu d’échos qui, de l’une à l’autre partie, suggère une unité en profondeur.

La 1re partie :

A. rencontre de Perceval et des chevaliers : 5 qui poursuivent 5 chevaliers et 3 femmes // avec la rencontre dans la 2e partie : 10 femmes, 3 chevaliers : même décor, une forêt, même jeu de questions- réponses, même impression de découverte pour Perceval. Mais à pied au lieu d’être à cheval, désarmés au lieu d’être armés, rassemblés au lieu d’être séparés, inversés (10 femmes et 3 hommes) = au lieu d’orienter vers le roi terrestre, ils orientent vers le roi céleste. C’est Perceval qui les croise sur sa route, alors que dans la 1re partie, c’étaient les chevaliers qui croisaient Perceval sur la leur.

Au bout du premier parcours, Perceval avait rencontré son identité terrestre : homme (Blanchefleur), un nom (après le château du roi pécheur), une place (à la cour, parmi les meilleurs comme le dit son amitié avec Gauvain) Au bout du second parcours, il recontre son identité de chrétien (les noms de Dieu dont le prémunit l’ermite) et une place dans une famille chrétienne : la mère, comme âme intercédant auprès du Créateur, un oncle ermite, un autre quasiment saint puisque ne se nourrissant que d’une hostie depuis 12 ans (12 est un multiple de 3 , chiffre symbolique du divin et non de l’humain comme le 5)

B. A l’origine des aventures de Perceval : la mère [qui l’a tenu à l’écart du monde des chevaliers / qui meurt lorsqu’il s’en va.] = Perceval part à l’aventure et son entrée dans ce monde est marquée d’un meurtre. // et inversé avec Gauvain qui doit aussi quitter son monde pour répondre d’un meurtre = celui du père de Guingambrésil.

A la fin, les derniers mots que nous avons sur Perceval le font accèder à un monde masculin (celui des “oncles” via l’ermite). A la fin (que nous possédons), Gauvain accède à un monde féminin, celui des mères.

Chacun, d’une certaine façon, semble devoir aller vers ce qui le complètera : peut-être faut-il entendre qu’un monde tout féminin, comme un monde tout masculin, sont des mondes “en manque”.

C. Le château de la mère : manoir de “la gaste forest soutaine” [clôture : le manoir est invisile, caché] // le château aux 500 fenêtres des reines [ouverture : le château est pleinement visible, dominant le paysage] = les deux sont des demeures de femmes. Les deux sont la conséquence de la mort du père d’Arthur le 1er a des caractéristiques réalistes : refuge, travail de la terre le 2e est un château merveilleux habité par des femmes qui devraient être mortes (la mère d’Arthur, la mère de Gauvain) le 1er “élimine” la chevalerie, le 2e attend “le chevalier parfait” [ et ce n’est pas Perceval, mais Gauvain qui “désenchante” le château] [peut-être peut-on dire que le 1er est avant le temps alors que le second est après le temps, mais les deux semblent bien en miroir, le 1er toute nature, le 2e toute culture, le 1er au début, le 2e à la fin, même si l’on ne doit pas oublier que le texte est inachevé] Comme Perceval du 1er, Gauvain ne devrait pas sortir du 2nd. Mais là où Perceval partait brutalement, Gauvain négocie et obtient son congé. Là où Perceval donnait libre cours à la sauvagerie du “chevalier orgueilleux”, Gauvain “libère” la demoiselle orgueilleuse, en mettant fin à son errance meurtrière par son retour au monde féminin du château des reines.

D. La demoiselle de la tente : l’offense sera réparée avant que Perceval ne rejoigne la cour. D’une certaine manière cette aventure clôt le temps des apprentissages : Perceval a enfin appris à séparer lettre et esprit, à interpréter. Si bien que ce qui semble présenter une structure linéaire est aussi construit de manière circulaire. Linéaire parce que la progression du héros est claire : il devient chevalier , mais aussi circulaire puisque se termine par la résolution de l’aventure de la jeune fille [‘l’échec” premier devient réussite, le mal est réparé]. Peut-être est-il à interpréter comme un apaisement de la violence : celle de Perceval lui-même, comme celle de tous les chevaliers [à l’égard des plus faibles ? = la jeune fille pâtit mais le cheval aussi] // Gauvain et la demoiselle orgueilleuse : incitant à la violence, au déshonneur et à la mort [que l’abnégation de Gauvain “guérira”].

E. les 3 châteaux : 1. château de Gornemand / 2. château de Beaurepaire /. 3. château du Graal // 1. château de Tintagel / 2. le château d’Escavalon / 3 le château aux 500 fenêtres.

[Nota : es châteaux d’Arthur sont moins des châteaux que des lieux symboliques de la géographie arthurienne : Cardoël, Disnadaron, Carlion, Orcanie. Lieux de rassemblements mais aussi de passage, ils signifient la cour, laquelle peut aussi bien se trouver sur la lande où la rencontre Perceval. La cour est le lieu où aboutissent les aventures, mais d’où aussi elles sont relancées]

ds le 1er il s’agit de devenir chevalier (à Tintagel, les dames récusent ce statut à Gauvain qui ne redevient chevalier qu’après avoir combattu pour la petite fille / ici aussi il y a un vavasseur comme Gorneman, il se nomme Garin) ds le 2nd il s’agit de montrer sa prouesse [une jeune fille à défendre, mais ds la partie P. le combat est sérieux, contre des égaux (Clamadeu et Anguingueron), alors que la partie G. le combat est “dégradé” : le bouclier est un échiquier. les attaquants sont les “manants” - l’amour lui-même n’a pas exactement la même qualité : courtoisie de G., amour de P. ) ds le3e il s’agit d’affronter un mystère (ds la partie P : le cortège du Graal / ds la partie G. : le lit de la merveille. Inversion : ds 1 c’est l’échec ds l’épreuve qui vide le château, ds 2. apparence de vide tant que l’épreuve n’a pas été passée)

F. a. le château du Graal / b. le château aux cinq cents fenêtres a. d’abord la rivière / la barque, le pécheur (reconnu comme un pair “seignor”) rivière infranchissable château surgi du néant richesse le roi “méhaigné” b. d’abord rivière profonde puis château : fenêtres et jeunes filles la barque, le nautonnier qui explique [mais la rivière est franchissable] richesse l’unijambiste devant la porte

Mais dans le 1er, il s’agissait de poser les questions, dans le second il s’agit de combattre [si Perceval est lié au graal, c’est-à-dire au “mystère” lié à la nourriture - Perceval mange beaucoup dans cette première partie et Gauvain à la lance qui saigne, c’est-à-dire à une violence, ces deux épreuves semblent obéir à une logique]

G. les deux défis : a. la demoiselle hideuse = salue tout le monde sauf Perceval, le défie en lui assurant qu’il ne résoudra jamais le mystère et le maudit. b. Guinganbresil = salue tout le monde sauf Gauvain, le défie en un combat de justice, l’accusant de ce qu’il y a de plus rédhibitoire dans le monde chevaleresque : la félonnie.

La 2e partie :

Si dans la 1re partie, les aventures semblent correspondre à un monde relativement cohérent : le château de Gornemant est riche et en paix, celui de Beaurepaire est attaqué pour des raisons “rationnelles” (Clamadeu en veut à ses richesse et à la beauté de Blanchefleur), seul le château du Graal a des caractéristiques merveilleuses (il surgit du néant, il est vide le lendemain de l’aventure, son pont-levis se relève avant même que Perceval l’ait complètement traversé), dans la 2e partie tout relève d’un univers déstabilisé :

A. Le tournoi avec Mélian de Lis est suscité par une mauvaise fille (puisqu’il s’agit de faire lutter son chevalier contre son propre père, lequel a, par la même occasion servi de père à Melian, qui, en sus, est son suzerain). Gauvain y combattra pour une petite fille et non une dame.

B. Au château d’Escavalon, ce sont les bourgeois qui attaquent le chevalier dans une véritable émeute où ils veulent même mettre à mal le Donjon. et le discours du vavasseur à l’encontre de la soeur du roi est le même que celui du chevalier orgueilleux = les femmes sont toutes des traîtresses impudiques). Gauvain est contraint de se défendre avec un échiquier, la demoiselle l’aidant en jetant les pièces du même échiquier.

B bis la jeune fille sous le chêne et le chevalier blessé // la cousine et le chevalier mort (aussi sous un chêne) dans la 1re partie au sortir du château du Graal.

C. Les aventures suscitées par l’orgueilleuse n’ont ni queue ni tête, elles semblent gratuites quoique fournissant des informations et conduisant Gauvain là où il faut : au château à désenchanter, et auprès de Guiromelan.

D. les récurrences de la lance dans la partie Gauvain pourraient fonctionner su r le modèle de la demoiselle de la tente dans la 1re partie, c’est-`-dire fournissant une cohérence interne à cette 2e partie)

Par ailleurs, l’aventure avec l’orgueilleuse débute avant l’aventure du château aux 500 fenêtres : elle est même la 1re aventure qui advient dans le pays de Galvoie (dont nul ne retourne), elle l’accompagne jusqu’au château, disparaît, puis réapparaît après la victoire du lit de la merveille et il la suit de nouveau, ce n’est qu’après l’avoir mis en face de Guiromelant (combat à venir) qu’elle se radoucit et que Gauvain l’amène au château aux 500 fenêtres. Elle aussi pourrait fonctionner comme une récurrence donnant une cohérence à la 2e partie : orgueil contre humilité.

En se battant contre Guiromelan, Gauvain va réparer l’injure que lui a fait celui-ci. Mais on pourrait aussi considérer que sa mission est accomplie, que le combat contre Guiromelan va résoudre les énigmes : en le combattant, il règle un compte de “pères” [c’est son père qui a tué le père de Guiromelan] et une ouverture s’offre puisque Guiromelan est amoureux de Clariant, soeur de Gauvain, laquelle l’aime aussi.

N’y a-t-il pas là une solution au drame de la violence : celui des alliances ? [les femmes en deviendraient précieuses]

Cela peut conduire à voir dans les personnages deux figurations de l’homme (du masculin, du bellatore) : le chevalier-moine [peut-être quelque chose à voir avec l’ordre du Temple fondé en 1119] et le chevalier mondain [au sens qui vit dans le monde, la société], celui qui garantit le bon fonctionnement de l’univers social (il marie les jeunes filles, il adoube les jeunes gens - il ne faut peut-être pas oublier que Gauvain est le neveu d’Arthur, lequel n’a pas d’enfant, du moins dans les contes de Chrétien.)

Peut-être aussi peut-on y lire une transformation du monde : ds le 1 : quelques châteaux isolés dans une vastitude où l’errance et le déplacement sont la norme [cf. la cour itinérante d’Arthur = la cour est où est le roi, y compris dans un champ] et Perceval se sent plus à l’aise dans ce monde-là. Ds le 2, le monde apparaît comme bien plus peuplé, les châteaux servent de “centre” [cf. celui du roi d’Escavalon : une ville au travail, productrice de richesses. Cf. aussi le château aux 500 fenêtres, stable, parce que clos sur lui-même dans l’attente du chevalier à venir. Le monde féminin est un monde stable. S’il s’agit, d’une certaine manière, d’y rétablir la circulation et la communication, il ne s’agit pas de le rendre à l’errance ; raison peut-être pour laquelle, Gauvain demande à Arthur d’y venir : on pourrait, comme le 1er continuateur, y voir la réconciliation du monde des “pères” et de celui des “mères”.]

Le roman est contemporain des “franchises” accordées aux villes : la société médiévale se transforme, la question se pose d’accorder ce nouvel “ordre” et un nouvel imaginaire ds lequel le chevalier pourrait trouver une nouvelle place et une nouvelle fonction.

Ainsi, si notre lecture ne peut vraiment trancher, de nombreuses pistes de lectures sont proposées par le texte. Les continuateurs ont tous privlégié la piste religieuse, mais il ne faut pas oublier que ces continuations ont, le plus souvent, été commanditées par des monastères : Perceval en a été favorisé au détriment de Gauvain, trop “mondain” d’un point de vue religieux. Ceci ne signifie pas que tel était le “projet” de Chrétien. En l’état, le texte nous pose davantage de questions qu’il n’en résout. Raison pour laquelle, sans doute, il a “ensemencé” (comme dirait Chrétien) la littérature jusqu’à aujourd’hui.